L´INSTANCE DE LA LETTRE

GALERIE MARGUERITE MILIN

18 octobre > 3 décembre 2016

TROIS EXPRESSIONS ARTISTIQUES SUR UNE RÉFLEXION LACANIENNE

« L’instance de la lettre » est une expression empruntée à Jacques Lacan. La psychanalyse est un art de la parole, mais elle accorde à l’écrit une importance cruciale. L’écriture est un lieu spécifique du langage. Tout ce qui est écrit résiste par nature, insiste, persiste. Tout ce qui est écrit peut, doit être pris « au pied de la lettre ».

La présence d’écriture dans une image est toujours surprenante. On croit assister à la concurrence de deux systèmes de représentation qui normalement se haïssent, se repoussent, mais parfois, de façon étrange, s’apparient.

Cette exposition réunit des œuvres de Marc Molk, Chéri Samba et Kimiko Yoshida, qui toutes jouent avec ce feu-là, le feu du texte au cœur de l’image. À travers trois types de médiums : la photographie, le dessin et la peinture, trois pistes où la lettre s’invite dans l’image sont suivies, qui toutes assument un risque initial, celui d’un mariage improbable.

 CHÉRI SAMBA

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« J´aime bien son dos »  2011, acrylique et paillettes sur toile 135 x 200 cm

« Tu sais que je viens de la campagne, j’étais complètement néophyte et les premiers tableaux que j’ai vus, c’était dans la rue à Kinshasa, en 1972. J’admirais le travail de Bodo, Mass, Chéri Chérin, Moke, mes aînés, et je peux dire franchement qu’ils me dépassaient. Je savais que j’avais autant de capacités qu’eux mais il fallait que je me différencie, que je trouve mon style. J’avais remarqué que les gens dans la rue passaient devant les tableaux, les regardaient en un clin d’œil mais ne s’arrêtaient pas. Je me suis dit que si j’ajoutais un petit peu de texte, les gens seraient obligés de s’arrêter, passer un petit peu de temps pour lire et donc mieux pénétrer l’œuvre et l’admirer. C’est ce que j’ai appelé la griffe sambaïenne. Dès lors, je mettais du texte dans tous mes tableaux, ce qui n’a pas été très bien accepté par les journalistes et l’Académie, sauf par Biaya K. Tshikala et surtout Badi-Banga ne Mwine, qui travaillait à l’époque au Musée National du Zaïre et comprenait ma démarche. J’ai voulu maintenir cette griffe- là. J’ai imposé l’écrit dans mes tableaux. C’est là, en créant mon propre style, que Samba wa Mbimba a véritablement débuté dans la vie artistique. Jusque-là, j’étais encore Samba, je signais “Dessinateur Samba“, c’est un peu plus tard en 1979, que j’ai pris le nom de Chéri Samba ».

Interview de Chéri Samba par André Magnin, Paris, décembre 2003.

 KIMIKO YOSHIDA

 « Écriture. Autoportrait » : ce qui manque au manque

Dans cette nouvelle série de photographies, intitulée Écriture. Autoportrait, Kimiko Yoshida s’empare de la réflexion de Henri Matisse, au moment où le peintre renonce à l’illusion de la troisième dimension dans le tableau et s’attache à mettre sur un même plan le motif décoratif et le sujet, à confondre sur la toile bidimentionnelle le pattern et la figure. En procédant ainsi, Henri Matisse n’ouvre pas seulement des voies nouvelles à la peinture contemporaine (pattern painting et répétition du motif, all-over et colorfield, minimalisme et critique de l’ornemental…), mais il ouvre également la voie à un prolongement du tableau hors de lui-même, à une ouverture de la peinture au-delà des limites de la peinture, laquelle laisse alors entrevoir un infini qui excède ce qu’elle représente.

Dans ces compositions d’Écriture. Autoportrait, où il n’y a plus d’ordonnancement hiérarchique de la forme, du motif ou de la figure dans l’espace de la couleur qui constitue la surface du tableau, le visage de Kimiko Yoshida tend à disparaître directement dans l’espace homogène du dessin, à s’effacer dans le plan du motif, à s’immatérialiser dans l’abstraction du pattern, à s’évanouir dans la surface plane de la photographie. En procédant ainsi, l’artiste ne poursuit pas seulement sa réflexion sur la disparition de soi et l’effacement de la figure, mais elle ouvre également son art à un au-delà de la représentation, à un immatériel qui est le cœur invisible de l’image, le cœur infini et innommé de toute image, immatériel qui est au départ de son art et, à vrai dire, au départ de tout art.

Apprivoiser ce qui fait figure de rebut dans l’absence et la soustraction, expérimenter le défaut qui demeure par-delà le vide et par delà le silence, exprimer ce qui manque au manque, donner à voir dans un au-delà de l’image et de la figure que quelque chose toujours manque à l’image et à la figure, vérifier l’impossible à atteindre qui insiste dans l’aspiration à la liberté et à l’allégresse, dans l’aspiration à l’immatériel et à l’infini, c’est bien dans ces significations de la lacune que l’art de Kimiko Yoshida trouve à s’orienter.

Après avoir expérimenté, dans le souvenir de Matisse, les motifs de l’arabesque et les patterns au henné que dessinent les femmes marocaines, les Écritures les plus récentes de Kimiko Yoshida prennent, avec une admiration marquée, appui sur la fonction du Silence, telle que Yves Klein ou John Cage l’ont promue.

Jean-Michel Ribettes

MARC MOLK

LES CALLIGRAMMES

Inventé par Guillaume Apollinaire, le mot « calligramme » désigne un texte dont la disposition graphique forme, sur la page, un dessin. Les premiers calligrammes sont attribués à Simmias de Rhodes (IVe siècle avant J.-C.), mais Rabelais et quelques autres auteurs en ont réalisés ponctuellement.

S’éloignant du schématisme des formes, fréquents dans les calligrammes classiques, Marc Molk plie des textes courts ou longs (poèmes, extraits de romans) à des formes déliées, réalistes et complexes. La minutie de la graphie à l’encre de Chine sur des papiers fragiles, souvent japonais ou chinois, dégage une sensation de grande préciosité. Une esthétique kabbalistique invite le spectateur à lire le dessin tout autant qu’à le regarder.

Il s’agit d’œuvres qui s’examinent. Souvent les textes de ses calligrammes prennent à contre-pied, avec ironie, les formes qu’ils représentent. A la fois peintre et écrivain, Marc Molk réalise ici, avec beaucoup de délicatesse, une fusion de l’écriture et du dessin.

Michel Galeaz